Syndicat CGT Métaux Montpellier

Analyse de la valeur ajoutée
des sociétés capitalistes

26 mai 2015 à 09:05:53

Introduction

Les deux sources de richesses accessibles aux êtres humains sont :

  • L'univers et plus précisément la terre sur laquelle les êtres vivants cherchent et trouvent les ressources nécessaires à leur survie. D'où, évidemment, l'importance pour les êtres humains de la nature et de l'environnement, richesses indispensables à la reproduction de la vie.
  • Les êtres humains au travail. Les ressources naturelles n'ont aucune valeur d'usage tant qu'une quantité de travail n'est pas intervenue. Un diamant à 1000 mètres sous terre n'a ni valeur d'usage ni valeur d'échange. Sur un champ, sans intervention humaine, il ne pousse que quelques herbes folles, comme le disait un auteur cité par Marx.

    La sédentarisation, l'appropriation privée des ressources naturelles comme la terre cultivable, et la division du travail ont entraîné des rapports de domination caractérisés pour la prééminence des propriétaires sur les êtres humains dédiés au travail, qu'ils fussent des esclaves (être humain réduit à l'état de marchandise, au même titre que la terre ou le bétail et astreint au travail), des serfs (attachés à la terre, soumis à des servitudes) ou des salariés (soumis par la réglementation à un lien de subordination). Pas étonnant que le travail soit ressenti comme une condamnation (« Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », une contrainte pouvant aller jusqu'à de graves atteintes à la vie (qu'on pense aux accidents du travail et aux maladies professionnelles).

L'origine du mot travail, on la connaît : c'est le nom latin du tripalium un outil de torture utilisé à Rome pendant l'antiquité. Une majorité de travailleurs étaient alors esclaves, durement sanctionnés en cas de rébellion. Ça ressemble à quoi un tripalium ?

Voir ce qu'est un tripalium …

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Mais il y a une autre manière d'aborder le travail : celle de la dépense et de la reconstitution d'énergie, actions constitutives de la reproduction de la vie. C'est une caractéristique du monde animal dont fait partie l'humanité : la vie est d'abord dépense d'énergie. Chaque être vivant a des besoins qu'il doit satisfaire par la disposition de ressources qu'il peut trouver dans les richesses proposées par la nature : eau, alimentation, chauffage et pour cela, il doit dépenser de l'énergie. Or, si les sociétés développées ont une association d'idées systématique entre travail et tripalium, on sait aussi qu'en sciences physiques (chimie, mécanique, thermodynamique, électricité, par exemple) travail et énergie sont synonymes. Il faut manger pour vivre, comme le disait si bien Harpagon dans L’Avare de Molière. Et plus, même, puisqu'il faut avoir accès aux ressources naturelles, telles que l'eau, le bois, les céréales, le bétail etc., pour survivre ! La société évoluant avec le temps, les biens et services conformes au standard de vie du moment changent.

Dans les sociétés capitalistes développées, l'autoconsommation (la production pour soi-même de biens et services nécessaires à la reproduction de la vie) est devenue marginale : le bricolage, le jardinage, le tricot et la couture sont maintenant, généralement, des compléments marginaux. L'essentiel des produits et services nécessaires sont devenus des marchandises échangées, c'est-à-dire vendues et achetées. On désigne par marchés les endroits où se rencontrent les candidats acheteurs et vendeurs. On se permettra simplement de rigoler un peu quand on entend parler de « concurrence libre et non faussée » : il suffit pour cela de comparer le petit épicier de proximité et l'hypermarché de banlieue ou le maçon du canton et Bouygues. Bref, le capitalisme, c'est l'économie de marché à concurrence inégale entre producteurs, entre vendeurs, entre régions, entre pays, entre impérialismes.

L'existence de marchés n'allait pas de soi : pendant des dizaines de milliers d'années, c'était même quelque chose d'inconnu des Homo Sapiens, espèce d'hominidés à laquelle nous appartenons tous. Il aura fallu que l'humanité invente au cours de son histoire l'élevage, l'agriculture, la sédentarisation, la division technique du travail, la division sociale du travail — et les rapports de domination qui vont avec —, et enfin la monnaie pour qu'apparaisse, par révolutions successives, l'économie de marché telle que nous la subissons aujourd'hui. Quelle évolution, depuis qu'il y a 44 000 ans, arrivèrent en Europe les premières tribus nomades d'Homo Sapiens, jusqu'aux sociétés capitalistes développées contemporaines !

Les intuitions géniales d'Aristote, un penseur grec du IVème siècle avant l'ère chrétienne

Qu'est-ce qui fait que les transitions successives des premières formes socialisées de familles, clans ou tribus, dont les principes du don et du partage fondaient les relations nécessaires à la survie du groupe, aient pu aboutir aux sociétés capitalistes développées du XXIème siècle ?

Les premiers échanges connus de produits contre des signes monétaires datent de plusieurs milliers d'années. Mais, au sens moderne du terme, la première monnaie date du début du VIIème siècle avant l'ère chrétienne. Le premier penseur — dont les œuvres nous soient parvenues — qui aborde les questions relatives à la monnaie, c'est Aristote, un grec né en Macédoine au IVème siècle avant l'ère chrétienne. On connaît ses réflexions sur la monnaie dans deux de ses livres : Politique, et Éthique à Nicomaque. Ces idées sont d'une modernité étonnante. En particulier, on lui doit les réflexions suivantes :

  • Il est le premier à mettre en évidence, dans l'échange, les situations différentes de l'acheteur et du vendeur : la transaction commerciale, du point de vue de l'acheteur, correspond à la nécessité de répondre à un besoin, à une nécessité pour la vie de sa famille. C'est la valeur d'usage de la marchandise qui est recherchée.
  • Au contraire, dit Aristote, le vendeur ne s'intéresse à la marchandise, dont il n'a pas besoin, que dans la mesure ou sa valeur d'échange lui permettra de tirer un bénéfice.
  • Il en déduit que les besoins des acheteurs (on dirait aujourd'hui la demande solvable), sont limités par le pouvoir d'achat dont ils disposent. En revanche, le vendeur qui reçoit la valeur de la marchandise en monnaie, va pouvoir l'accumuler. Et, dit Aristote, cette accumulation n'a pas de limite et présente des dangers certains pour la société elle-même.
  • Enfin, il prend conscience que l'échange de marchandises contre leur valeur en monnaie présente des risques car il s'agit d'échange inégal. Il cite en particulier :
    • Le commerce à but lucratif ;
    • Le prêt à intérêt « …une forme d'échange blâmée à juste titre ( … pratiquée par les uns aux dépens des autres) ». Il ajoute : « … La monnaie n'a été faite qu'en vue de l'échange ; l'intérêt, au contraire, multiplie cet argent même ; … l'intérêt est de l'argent d'argent » ;
    • Le louage de travail « qui est l'affaire, d'une part, des professionnels de l'industrie et, d'autre part, des manœuvres dont l'utilité se réduit à leur force corporelle ».
  • Aristote a même l'intuition, et à son époque, il fallait le faire, que le travail est la base de la valeur marchande des marchandises. Dans l'Éthique à Nicomaque, au chapitre consacré à la justice, il décrit comment l'égalisation des valeurs doit précéder l'échange : « Il y aura donc réciprocité dès l'instant où les choses C et D [les prix des marchandises] auront été rendues égales, de telle sorte que ce qu'est l'agriculteur au cordonnier soit ce que le travail du cordonnier soit au travail de l'agriculteur. ». Il faudra attendre la fin du XVIIIème siècle, en Grande Bretagne, pour qu'Adam Smith puis David Ricardo reprennent et précisent l'intuition d'Aristote selon laquelle la valeur marchande est liée au travail. Ils en tireront leur théorie de la valeur-travail.

Voulez-vous lire les intuitions géniales du vieux sage grec, Aristote, il y a près de 2 400 ans ? cliquez !

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Enfin, Aristote vint, et le premier au monde …

Il y a 2 400 ans, naissait l'un des plus grands philosophes grecs, Aristote. Dans Politique, Aristote formalise les idées de la classe dominante de son temps : éloge de l'esclavage, de la supériorité des hommes par rapport aux femmes, de la guerre, etc.

Pour les curieux, voir quelques citations « édifiantes » d'Aristote …

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Sur l'esclavage : « L'être qui, grâce à son intelligence, est capable de prévoir est chef par nature, maître par nature ; l'être qui, grâce à sa vigueur corporelle, est capable d'exécuter est subordonné, esclave par nature  c'est pourquoi maître et esclave ont même intérêt. » (Politique, I-II-2).

Sur la guerre : « Si donc, la nature ne fait rien sans but ni en vain, il faut admettre que c'est pour l'homme que la nature a fait tout ceci. Il suit de là que la guerre est, en un sens, un mode naturel d'acquisition (l'art de la chasse en est une partie) et doit se pratiquer à la fois contre les bêtes sauvages et contre les hommes qui, nés pour obéir, s'y refusent, car cette guerre-là est, par nature, conforme au droit » (Politique, I-VIII-12).

Sur les femmes : « L'homme est par nature plus apte à commander que la femme (sauf exception contre nature) » (Politique, I-XII-1).

Sur les femmes, encore : « Entre l'homme et la femme, ce rapport de supériorité existe toujours » (Politique, I-XII-2).

Aristote, Politique, éditions Gallimard, 1993

Commentaire : 2 350 ans après, on aurait pu croire que le lien de subordination, l'éloge de la guerre ou le sexisme auraient disparu. On sait, malheureusement, qu'il n'en est rien. Encore des combats à mener !

Comme le montrent les citations ci-dessus, Aristote explique les positions dominantes de son temps par un recours à de prétendues lois de la nature. La nature a bon dos : tenter de fonder un droit naturel est absurde, car ni l'esclavage de l'antiquité (qu'Aristote considérait comme allant de soi), ni le servage dans les sociétés féodales, ni le lien de subordination imposé aux salariés, ni les discriminations sexuelles, ni le droit de propriété ne relèvent de ce prétendu droit naturel : de la préhistoire à aujourd'hui, l'évolution historique des sociétés humaines, c'est l'évolution des rapports de domination conforme au principe selon lequel la force l'emporte sur le droit.

L'idéologie du droit naturel, ce n'est que la volonté d'exercer le droit du plus fort. Celui-ci ne nécessite, pour être imposé, que les sept à neuf grammes du cerveau d'un crocodilien adulte (pour une masse moyenne de 500 kg de squelette et de bidoche ). La force a toujours été le dernier recours des classes possédantes pour justifier leur droit de s'approprier les ressources naturelles, les moyens de production, et l'excédent brut d'exploitation, c'est-à-dire le profit. Or, dans les entreprises capitalistes, c'est le travail salarié qui crée une richesse nouvelle, que l'Insee nomme la valeur ajoutée. La première part de celle-ci est destinée à la rémunération des salariés nécessaire à la reproduction de leur puissance de travail. Dans la rémunération des salariés, on inclut les salaires bruts directs et les cotisations sociales sur les salaires collectées par les entreprises. La seconde part, c'est l'excédent brut d'exploitation que s'approprient les propriétaires du capital.

Aristote, à propos des femmes, de l'esclavage ou de la guerre, reproduisait les idées dominantes en Grèce au 4ème avant le début de l'ère chrétienne. Mais il eut assez de claivoyance analyser l'importance que prenait l'échange dès son époque et il construisit une théorie d'une étonnante modernité.

Que disait-il de si moderne, le vieux sage Aristote ?

Aristote est, semble-t-il, le premier à avoir décortiqué une transaction entre un acheteur et un vendeur. Il met en évidence dans cet échange les motivations différentes de chacun des interlocuteurs. D'un côté, l'acheteur a besoin d'un bien ou d'un service lié à ses conditions de vie et à celles de ses ayants droit. De l'autre, le vendeur dispose du bien ou du service qui n'est, à ses yeux, qu'une marchandise dont l'acheteur potentiel a besoin. L'acheteur recherche un produit auquel il attribue un valeur valeur d'usage. Le vendeur détermine une valeur d'échange d'une marchandise sans intérêt pour lui, si ce n'est de tirer un bénéfice de sa vente.

Naturellement, pour tout un tas de raisons données par Aristote, l'échange nécessite un équivalent général qui n'est pas un droit naturel mais une construction historique, sociale et politique : « une matière qui fut … facile à manier pour les besoins de la vie courante … dont la valeur fut définie d'abord uniquement par les dimensions et le poids, et enfin par l'apposition d'une empreinte pour éviter l'embarras des mesures continuelles » (Aristote, Politique, I-IX-8), ce qui est une description réaliste de la monnaie à laquelle on donne le nom générique d'argent. Naturellement, Aristote n'est pas l'inventeur de la monnaie. Mais il est considéré comme le premier penseur à en avoir fait la théorie en lien avec son analyse de l'échange marchand. Il précise : autant l'acheteur a une capacité de consommation limitée, même s'il peut désirer qu'elle soit infinie, autant le vendeur, qui a reçu le prix en monnaie de la marchandise correspondant à sa valeur marchande, peut l'accumuler sans fin : « Il est vrai aussi la richesse provenant de cette forme de l'art d'acquisition [dont l'argent est le but] n'a point de limite » (Aristote, Politique, I-IX-13). Encore plus fort : l'invention du crédit ! L'argent est prêté contre une promesse de remboursement auquel s'ajoutera un intérêt qui enrichira encore plus le prêteur.

Aristote dénonce, du point de vue de la morale qu'il croit tirer de la nature, le prêt à intérêt.

Pour les curieux, lire l'opinion d'Aristote sur le prêt à intérêt …

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« Ainsi a-t-on parfaitement raison d'exécrer le prêt à intérêt, parce qu'alors les gains acquis proviennent de la monnaie elle-même et non plus de ce pour quoi on l'institua. La monnaie n'a été qu'en vue de l'échange ; l'intérêt multiplie cet argent même ; … et l'intérêt est de l'argent d'argent ; aussi l'usure est-elle de tous les modes le plus contraire à la nature. »

Aristote, Politique, I-IX-5, page 25, collection Tel, éditions Gallimard, 1993

Au fond, Aristote dénonce l'usure (le prêt à intérêt) au nom de la morale, parce que contraire à la nature. Mais il n'explique pas ce qu'est et d'où vient l'intérêt. Environ mille cinq cents ans plus tard, au XIIIème siècle, on attribue au moine dominicain Thomas d'Aquin la formule célèbre : « L'argent ne fait pas de petits ». Mais Aristote, et à sa suite Thomas d'Aquin, en restent à une condamnation morale ou théologique de l'intérêt. Il leur manque une explication rationnelle sur l'origine et la valeur de l'intérêt. Aristote s'en explique dans la citation suivante : « Cet art, [l'art d'aquisition] … a deux formes : l'activité commerciale et l'économie domestique [acheter les biens et services nécessaires à la vie de la famille]  ; celle-ci est nécessaire et louable, celle-là est une forme d'échange blamée à juste titre (elle n'est pas naturelle, mais pratiquée par les uns aux dépens des autres). Aussi a-t-on parfaitement raison d'excécrer le prêt à intérêt, parce qu'alors, les gains acquis proviennent de la monnaie elle-même et non plus de ce pour quoi on l'institua » (Aristote, Politique, I-X-4). Ensuite, Aristote explicite ce qu'il appelle une forme d'échange blamée à juste titre : « Quant à la forme de l'échange, la branche la plus importante en est le commerce … ; une deuxième branche est le prêt à intérêt ; une troisième, le louage de travail qui est l'affaire, des professionnels de l'industrie, d'autre part, des manoeuvres dont toute l'utilité se réduit à leur force corporelle » (Aristote, Politique, I-XI-4).

Le commerce, une activité blâmable ? Le prêt à intéret, une activité blâmable ? l'échange de sa capacité de travail (louage de travail) contre un salaire, une activité blâmable ? Il y va un peu fort le vieux sage Aristote ! Ou, du moins, son discours serait insupportable aujourd'hui. Mais, dans le cadre de l'idéologie dominante au IVème siècle avant l'ère chrétienne, donc il y a plus de 2 300 ans, Aristote ne sort pas de l'idéologie dominante de son temps. Pour lui, la forme normale de l'exploitation du travail humain, c'est l'esclavage : les travailleurs « normaux » sont des esclaves conformément, d'après lui, à la nature et au droit naturel. Bref, pour le vieux sage Aristote, le marché du travail conforme à la nature, c'est le marché aux esclaves.

Toutes les citations sont extraites de :

  • Politique, Aristote, collection Tel, éditions Gallimard, 1993, texte établi et traduit par Jean Aubonnet
  • Ethique à Nicomaque, Aristote, éditions GF Flammarion, 2004, Traduction et présentation par Richard Bodeüs

Cela dit, à l'époque d'Aristote, la société grecque antique du IVème était un puzzle d'oligarchies militaristes (Sparte), de monarchies (la Macédoine) et de « démocraties » comme Athènes. Concernant les démocraties grecques ont doit se méfier : à l'époque où vivait Aristote, seuls les hommes de 18 ans et plus nés de père et de mère citoyen-ne-s (droit du sang très strict) étaient des citoyens libres. Femmes, métèques (étrangers) et esclaves étaient écartés de la citoyenneté. Très exceptionnellement, des métèques ou des esclaves affranchis accédaient à la citoyenneté. Les citoyens ne représentaient en moyenne que 10 % de la population. Le travail productif relevait des catégories non citoyennes.

Comme le dit Marx, « L'humanité ne se propose jamais que des tâches qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche elle-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour la résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir ». Si la théorie de la valeur-travail — selon laquelle la valeur marchande d'une marchandise est une fonction du temps de travail salarié — fut formalisée par Smith et Ricardo à la fin du XVIIIème siècle en Grande Bretagne, c'est que le salariat y atteignait des proportions significatives dans la population active — et devenait nécessairement un objet d'étude — alors qu'il était exceptionnel au temps d'Aristote qui, d'ailleurs, le condamnait du point de vue de sa morale.

Le seul problème de la théorie de la valeur-travail de Smith et Ricardo, c'est qu'elle s'applique à toutes les marchandises sauf à la valeur du travail lui-même. À partir du moment où le temps de travail est la mesure de la valeur de toutes les marchandises, il devrait être aussi la mesure de la valeur du salaire, prix payé par l'employeur — selon les libéraux, dont Adam Smith et Ricardo — pour le temps de travail reçu. Mais, dans ces conditions, le salaire devrait permettre d'acheter une somme de marchandises dont le temps de travail nécessaire à leur production serait équivalent au temps de travail fourni par le salarié.

Or, c'est le contraire qui est systématiquement observé : tant d'un point de vue général que du point de vue particulier le salaire ne permet d'acheter que des marchandises dont le temps de travail nécessaire à leur production ne représente qu'une part, comprise entre 50 % et 66 %, du temps de travail salarié. Devant cette différence permanente, qui existe toujours dans le même sens, et qu'on ne peut pas confondre avec l'éventuelle variation des prix sur les marchés autour de leur valeur d'échange, une seule conclusion s'impose : si la valeur du travail salarié, mesurée en temps de travail, est plus grande que la valeur de salaire mesurée en temps de travail, alors, seule une partie du temps de travail est payée. La valeur du salaire ne correpond qu'à une partie du temps de travail fourni, et une partie du temps de travail fourni n'est pas payée. C'est ce que nous allons montrer plus précisément dans le chapitre suivant.

Et la marchandisation du travail, dans tout ça ?

La théorie de la valeur-travail est publiée en 1776 (Adam Smith, Richesse des nations). Elle est peaufinée par David Ricardo (Des principes de l'économie politique et de l'impôt, 1817). Très vite, ce sont les économistes les plus libéraux qui attaquent la théorie de la valeur-travail : l'inconvénient de cette théorie avait été perçue par les contemporains de Ricardo car la contradiction entre, d'une part, le temps de travail fourni par le salarié et, d'autre part, le pouvoir d'achat mesuré en temps de travail mettait en évidence l'existence d'un travail fourni gratuitement par le salarié, un surtravail, dont la valeur en tant que temps de travail, est récupérée par l'employeur est constitue son profit. Il y avait un risque important pour que les salariés aggravent leurs revendications salariales dès qu'ils seraient informés de l'existence du travail gratuit.

D'où les tentatives de créations de modèles qui pourraient remplacer la théorie de la valeur-travail. Depuis plus de deux siècles, ces efforts ont abouti à des modèles plus ou moins mathématiques construits à partir d'hypothèses non vérifiables, aboutissant à des conclusions indémontrables. Ces systèmes abstraits se sont intégrés tout naturellement dans l'idéologie des classes dominantes en vue d'assurer la pérennité des rapports de domination imposés aux travailleurs, et tout particulièrement aux travailleurs salariés.

Il est recommandé à tous les militants et adhérents de lire le petit livre de Jacques Valier, Brève histoire de la pensée économique d'Aristote à nos jours, collection Champs essais, éditions Flammarion, 2005, 211 pages, prix : 8,20 €. Jacques Valier, diplômé de Sciences-Po Paris, docteur d'état en sciences économiques, agrégé de l'enseignement supérieur en sciences économique, enseignant à Caen, puis à Vincennes, puis à Nanterre, né en 1938, mort en 2013, toute sa vie un militant.

Les questions fondamentales que se posent à chaque instant les hommes et les femmes appartenant à la population active (c'est-à-dire celles et ceux dont l'âge est compris entre 16 ans et 65 ans, qu'ils ou elles aient un emploi ou pas, c'est-à-dire plus de 90 % de la population de cette tranche d'âge) sont les suivantes :

  • Quelles sont les conditions de ma survie, ou, en d'autres termes, où vais-je trouver les ressources qui me permettront d'assurer la vie de ma famille dans des conditions décentes ?
  • Cette question, dans les sociétés capitalistes est complétée par une autre question : parce que pratiquement tous les produits et les services dont j'ai besoin pour faire vivre ma famille sont maintenant des marchandises, combien coûtent-elles, et comment obtiendrai-je la contre-valeur en monnaie du pouvoir d'achat qui me permettra d'en disposer ? En d'autres termes, où trouverai-je un pouvoir d'achat équivalent au coût de ma vie et de mes ayants droit ?
  • Plus généralement, comment un formation sociale donnée, par exemple la société française, peut-t-elle se reproduire et progresser en assurant à chacun de ses résidents ce qui constitue la base du contrat social qui rend la vie collective possible ?
D'où viennent les ressources necessaires à la vie ?

Comme tous les organismes vivants, les êtres humains trouvent ce qui est indispensable à la reproduction de la vie, d'abord dans et sur la planète (ressources minérales, telles que l'air et l'eau et l'ensemble des matières premières minérales), dans la nature vivante sauvage ou domestiquée (par exemple la végétation qui régénère l'oxygène indispensable à la vie), dans la nature modifiée par l'agriculture et l'élevage. Tant que les ressources naturelles ont été considérées comme infinies, les prélèvements opérés par l'espèce humaine sur la nature n'étaient pas contrôlés. On sait maintenant que ces ressources naturelles ne sont disponibles qu'en quantité finie et que les prélèvements opérés sur la nature concernent toute l'humanité et pas seulement à des minorités égoïstes et irréfléchies se drapant dans leur prétendu droit de propriété, inviolable, sacré, naturel et imprescriptible car, comme l'a dit Jean-Jacques Rousseau, « vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tout le monde, et que la terre n'est à personne » (J.J. Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégailté parmi les hommes, 1754) [Naturellement, si on peut dire, J.J. Rousseau entend par là l'ensemble des ressources naturelles].

Mais le fait que les ressources naturelles existent ne suffit pas à la reproduction de la vie. L'être humain (mais on peut facilement généraliser), doit travailler, c'est-à-dire dépenser sa propre énergie, pour se saisir, transformer et, finalement consommer les ressources indispensables à sa survie. Et cela, il le fait pour sa famille, son clan, sa tribu, et finalement pour la formation sociale dans laquelle il vit.

Coût de la vie et pouvoir d'achat équivalent
Reproduction de la puissance (ou capacité, ou force) capacité de travail

Graphique N° 1 : Comparaison du compte de résultat simplifié entre un chauffeur de taxi travailleur indépendant et le même, salarié d'une entreprise de taxi.

La valeur ajoutée, c'est la richesse nouvelle créée par le travail. D'ailleurs, quand les patrons d'une entreprise en grève viennent pleurer dans les médias qu'ils perdent de l'argent, ils sont en réalité les premiers à savoir que la grève ne leur rien fait perdre, puisque leur capital investi dans les bâtiments, les machines et les matières premières ne subit aucune perte de valeur autre que l'usure et l'obsolescence habituelles. Soyons clair ! Pour eux, une grève n'est pas une perte, puisqu'ils ne perdent rien, mais un manque à gagner. La grève, le débrayage, l’arrêt de travail, quel que soit le nom qu'on lui donne, c'est l'arrêt de la création de valeur ajoutée. Pas de création de valeur ajoutée ? Cela signifie, ni plus ni moins, pas de rémunération des salariés (donc pas de salaire ni de cotisations sociales), et pas d'excédent brut d'exploitation. Les propriétaires du capital, pendant la grève, n'ont plus la possibilité de s'approprier l'excédent brut d'exploitation, c'est-à-dire la valeur du surtravail gratuit appelée également plus-value ou survaleur.

La richesse produite (la valeur ajoutée), créée par le seul travail, est divisée en deux parties : d'une part, la rémunération des salariés , et d'autre part, l'excédent brut d'exploitation (ou profit, ou surtravail gratuit fourni par les salariés, capté par l'entreprise et redirigé vers les actionnaires, les banques, le remplacement du capital consommé et l'investissement).

Que devient le profit d'une entreprise ? Sa décomposition, d'après l'Insee, se fait de la manière suivante [1]  :

  • Les revenus distribués directement aux propriétaires du capital :

    Revenus que reçoit le propriétaire d'un actif financier ou d'un actif corporel, non produit en échange de sa mise à disposition d'une autre unité institutionnelle. Ils comprennent principalement les dividendes versés par les sociétés, les intérêts et les loyers des terrains (les loyers des logements, actifs corporels produits, sont considérés comme le paiement d'un service).

  • Les frais financiers :

    C'est le montant des intérêts versés, net des intérêts reçus.

  • Les impôts sur les sociétés :

    Il est dû par les sociétés, c'est-à-dire, les sociétés anonymes de toutes catégories (SA, SAS), les sociétés à responsabilité limitée et les sociétés en commandite par action. Les entreprises unipersonnelles à responsabilité limitée (EURL) peuvent opter soit au paiement de l'impôt sur les sociétés, soit soumettre ses bénéficies à l'IRPP.

  • Les autres opérations :

    On inclut dans ce chapitre : les prestations sociales versées au titre des régimes d'employeurs, nettes des cotisations reçues, les primes d'assurance-dommage, nettes des indemnités reçues, et les autres transferts courants divers.

  • L'autofinancement :

    On classe sous ce titre le solde de l'excédent brut d'exploitation qui reste disponible pour l'autofinancement des investissements ou l'alimentation de la trésorerie.

Le graphique suivant présente l'indice de variation (base 100 : 1949, source Insee) des parts relatives des profits et de la rémunération des salariés dans la valeur ajoutée des sociétés (produit intérieur brut (PIB) moins revenus mixtes bruts des entreprises individuelles) :

Graphique N° 1 : Indice de variation (base 100 : 1949) des parts relatives des profits et de la rémunération des salariés dans le PIB des sociétés.

Commentaires

Le graphique précédent est établi à partir du tableau NATTEF08103.xls publié par l'Insee sur son site Internet : www.insee.fr.

On peut faire les remarques suivantes :

  • D'abord, après avoir constaté que le PIB inclut aussi bien les sociétés que les entreprises individuelles on n'a retenu que les sociétés. L'opération est simple : l'Insee ne distribue pas la valeur ajoutée des entreprises individuelles (en tout cas dans le tableau NATTEF08103) entre rémunération des salariés et excédent brut d'exploitation. Elle ne les comptabilise que sous la rubrique revenus mixtes bruts. Il suffit donc de soustraire les revenus mixtes bruts du PIB pour obtenir le PIB des sociétés, au sens de l'Insee, autre nom du PIB des entreprises capitalistes.

    Cette opération est légitime en première approximation car plus de 80 % des entreprises individuelles sont des travailleurs indépendants, donc sans salarié. L'erreur systématique introduite est de toute manière inférieure à la somme des montants de la fraude fiscale (non déclaration des revenus délocalisés dans les paradis fiscaux) et de la fraude sur les cotisations sociales (notamment travail dissimulé).

  • La courbe noire représente l'indice de variation de la part de l'excédent brut d'exploitation dans la valeur ajoutée de 1949 à 2013. On constate que la courbe de tendance est croissante : la part des profits des sociétés passe de 26,60 % en 1949 à 33,93 % en 2013. On jugera à ces chiffres le comique des déclarations de M. Gattaz, président du Medef sur la baisse du taux de marge brute des sociétés. En effet, les pourcentages donnés ci-dessus – soit, le rapport excédent brut d'exploitation / valeur ajoutée – est exactement le taux de marge brute des sociétés, calculé par l'Insee des années 1949 et 2013.
  • La courbe rouge, c'est la rémunération des salariés. Mais, qu'est-ce qui est mis par l'Insee dans cet agrégat ? D'une part, la somme des salaires bruts versés aux salariés, d'autre part, la somme des cotisations sociales des entreprises. Cette expression est trompeuse. Elle pourrait faire croire que ce sont les entreprises, donc les actionnaires – sociétés anonymes – ou les sociétaires – sociétés à responsabilité limitée (SARL) – qui alimentent les cotisations sociales des entreprises. Ceci est évidemment faux puisque toute la valeur ajoutée résulte du seul travail salarié. La courbe de tendance (en trait interrompu) indique clairement la diminution de la part de la rémunération des salariés dans le PIB des sociétés.

    On observe donc que, contrairement aux déclarations du Medef, la part de la rémunération des salariés (cotisations sociales des entreprises incluses) dans le PIB des sociétés diminue en moyenne de 1949 à 2013. Or, telle que définie par l'Insee, la rémunération des salariés est la part de la richesse créée par le travail salarié que les salariés, mais aussi les retraités, les privés d'emploi et les bénéficiaires des minima sociaux consacrent aux dépenses qui conditionnent leur survie (sans oublier leurs ayants droit respectifs). Ce n'est pas le coût du travail qui est en cause, ce sont les conditions de survie de plus de 90 % de la population. Or les conditions de survie de plus de 90 % de la population, ce devrait être le coût de la vie mais il ne l'est pas, car la hausse des prix détériore le pouvoir d'achat moyen qui aurait dû permettre l'acquisition des biens et services indispensables à la vie. On est loin du compte : seule une échelle mobile des salaires qui actualiserait la rémunération des salariés pour tenir compte à la fois de la hausse des prix et de l'évolution des standards de consommation permettrait de maintenir les conditions de vie de 90 % de la population.

    Il faut ajouter que si la part du PIB consacrée à la rémunération des salariés diminue, elle n'est pas consommée à effectifs constants mais à effectifs croissants. En effet, entre 1949 et 2013, 80 % des travailleurs indépendants ont disparu. En perdant leur statut de travailleurs indépendants, ils ont augmenté le nombre de salariés ou les bataillons de l'armée de réserve industrielle.

    Il est donc évident que l'ensemble des couches sociales dont les revenus sont constitués des salaires directs ou du salaire socialisé (cotisations sociales collectées par les entreprises) sont coincés entre deux tendances : d'une part, le coût de la vie augmente du fait de l'inflation et de l'augmentation des normes de vie décente, d'autre part le pouvoir d'achat de la rémunération des salariés diminue. Qui a dit que la paupérisation (absolue ou relative) a disparu ?

    Enfin, comment le Medef peut-il sérieusement argumenter sur l'augmentation démente des cotisations sociales, puisque celles-ci, font partie de la rémunération des salariés, et que la rémunération des salariés, globalement, diminue tendanciellement de 1949 à 2013 ?

    Pour mémoire, sans travail salarié, il n'y a pas de valeur ajoutée des sociétés capitalistes, sauf celles qui orientent leur capital vers la spéculation à terme des marchés. Or, non seulement les sociétés industrielles et commerciales créant les biens et services consommés ne reçoivent aucune part des résultats de la spéculation, mais cette spéculation se fait à crédit, augmentant la masse monétaire de monnaie virtuelle dans des proportions extravagantes – les fameuses bulles – qui ne demandent qu'à exploser.

  • Cela dit, de 1949 à 2013, le graphique N° 1 présente une périodisation que l'on va commenter :
    • Période N° 1 : Les Trente Glorieuses (1949-1973) [2].

      Les fondements de la politique économique de la IVème République sont connus :

      • La sécurité sociale ;
      • Le secteur productif nationalisé ;
      • Le contrôle du crédit par la Banque de France, le Trésor et les banques de dépôts nationalisées ;
      • L'intervention de la caisse des dépôts et consignations sur les marchés financiers ;
      • Le contrôle des changes ;
      • Le Commissariat au Plan qui assure une plus grande cohérence de la politique économique par la voie d'une planification indicative.

      À part la sécurité sociale [3], cette politique économique n'est pas d'inspiration socialiste. Elle met en œuvre un système de régulation keynésienne qui veut protéger le capitalisme contre les excès des capitalistes. Mais cette régulation n'est pas viable à terme : elle oublie simplement que le capitalisme, c'est un rapport social de domination des capitalistes sur l'ensemble de l'humanité. le capitalisme, c'est d'abord les capitalistes dont la cupidité ne peut se satisfaire que de l'accumulation boulimique sans fin du profit. La fin de cette période keynésienne était programmée dès avant la Libération. Elle ne résistera ni au progrès par étapes de la conquête du pouvoir par les ultralibéraux, ni aux crises provoquées par les les luttes anticoloniales, ni à la guerre des États-Unis contre le Vietnam, ni à la décision de Nixon de laisser flotter le dollar, ni au premier choc pétrolier provoqué par le conflit israelo-palestinien.

    • Période N° 2 : Le développement souterrain de la contre-révolution libérale (1974-1982)

      L'année 1973 est la charnière entre les Trente Glorieuses et la contre-révolution libérale rampante. Mais plus que la conséquence de luttes idéologiques ou de crises politiques, cette période traduit en fait, ce que Schumpeter appelle la destruction créatrice dont Karl Marx avait déjà présenté la logique dans le Manifeste Communiste de 1848 :

      « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner toujours plus avant les instruments de production, donc les rapports de production, donc l'ensemble des rapports sociaux ... Le bouleversement continuel de la production, l'ébranlement ininterrompu de toutes les catégories sociales, l'insécurité et le mouvement éternels distinguent l'époque bourgeoise de toutes celles qui l'ont précédée … Tout ce qu'il y avait d'établi et d'assuré part en fumée, tout ce qu'il y avait de sacré est profané, et les hommes sont enfin contraints de considérer d'un œil désabusé leur place dans l'existence, leurs relations réciproques. »

      Karl Marx, Manifeste communiste, 1848,
      Le Livre de Poche, traduction Corinne Lyotard, préface, François Chatelet, pages 9-10, Dépôt Légal 1973

      Ce diagnostic, on peut le reprendre mot pour mot aujourd'hui. C'est une réponse aux libéraux qui s'accrochent à la loi des débouchés (d'où sont tirées les politiques de l'offre) ou à la théorie de l'équilibre général des marchés selon laquelle le fonctionnement des marchés trouve automatiquement son point d'équilibre. Contre les théories de la « Science Économique », non seulement les marchés ne convergent pas, mais ils sont le lieu de très graves crises : financières, de sur-accumulation du capital, de surproduction, sans parler du désastre écologique à venir. Les crises passées, présentes et, malheureusement, à venir sont la vérification expérimentale de la fausseté de la théorie de l'équilibre général. Or, c'est cette théorie qui est à la base de tous les programmes de politique économique que le FMI, la BCE et la commission européenne mettent en œuvre.

      Pendant cette période, que se passe-t-il en France ? Le capitalisme en France subit des changements déterminants dans son infrastructure :

      • Stagnation des industries traditionnelles, sidérurgie, mines, automobile, et décollement d'industries nouvelles, électronique, informatique, nucléaire ;
      • Changement radical dans l'agriculture, provoquant l'accélération de l'exode rural et la création de groupes agroalimentaires puissants, naissance des hypermarchés
      • Début de libéralisation des marchés financiers et monétaires : si quelques années auparavant, De Gaulle avait pu dire que la politique de la France ne se faisait pas à la corbeille, traditionnel « chœur » de la cathédrale de la spéculation, les premières mesures de libéralisation de la Banque de France et l'interdiction des prêts de celle-ci au Trésor firent décoller la spéculation sur les emprunts d'état et bons du Trésor.
      • La décolonisation quasiment achevée, et l'avatar qui la remplaçait, le néocolonialisme, aggravèrent la concurrence inter-impérialiste, réalité derrière laquelle se cache le monde globalisé du capital.

Notes

[1] D'après le document de l'Insee, Partage de la Valeur Ajoutée, etc., du 13 mai 2009, remis par le directeur de l'Insee au président de la République : Voir le rapport


[2] Jean Fourastié était un économiste très libéral, très pro-américain et très partisan de l'Europe libérale. C'est lui qui a créé l'expression dans le titre de l'un de ses livres pour désigner les années 1947-1973. Si on veut se payer une bonne tranche de rigolade il suffit de se rendre sur l'un des sites du ministère des finances à la page décrivant Les Trente Glorieuses .

Extrait : « Pour lui, 1830 marque un tournant politique majeur en France, et la période 1945-1973 des “Trente Glorieuses” peut-être considérée comme son équivalent sur le plan économique. On a, depuis, oublié son sous-titre : “La révolution invisible”. Il décrit bien cette révolution qui ne s’est pas faite en un jour, mais a été permanente pendant près de trois décennies. Elle s’est faite sans les à-coups des habituels cycles économiques. »

Où l'on apprend que, pour le ministère des finances, la révolution de juillet 1830, qui remplaça la potiche de la noblesse, Charles X, par la potiche des financiers, Louis-Philippe, était un « tournant politique majeur en France ».

Cette période bénie par le ministère des finances conduisit à la période révolutionnaire qui commença en février 1848 et s'acheva dans le bain de sang des ouvriers parisiens pendant les journées de juin 1848, ouvrant la voie à l'élection de Louis-Napoléon Bonaparte comme président de la IIème République, lequel provoqua un coup d'état le 2 décembre 1851 pour devenir le deuxième (et dernier, heureusement !) empereur bonapartiste. En 19 ans, le second empire aboutit :

  • À la débâcle de la guerre de 1870 ;
  • À la résistance du peuple parisien durant l'hiver 1870-1871 pendant le Siège de Paris ;
  • À la prise en main de l'état français par Adolphe Thiers sous la protection des troupes d'occupation allemandes (déjà !) ;
  • À la révolte du prolétariat parisien tant contre l'occupation allemande que contre le gouvernement Thiers réfugié à Versailles, et au massacre du prolétariat parisien par les troupes versaillaises pour achever dans le sang la Commune de Paris.

Tournant politique majeur ? Effectivement : entre 1830 et 1871, 41 ans de politique menée par les héritiers et les parvenus, développement accéléré du capitalisme financier, explosion de la spéculation et de la richesse insolente, avec comme conséquence, l'explosion la misère ouvrière. Lire Germinal d'Émile Zola et aussi, si on a le temps, L'argent et La Fortune des Rougon.

Mort en 1990, il n'a connu ni le traité de Maastricht (1993), ni le traité constitutionnel européen (2005), ni le traité de Lisbonne qui le remplace (signé le 13 décembre 2007), ni le Krach de la Bourse de New York en septembre 2008, ni les politiques d'austérité (un des à-coups habituels des cycles économiques). Pourtant, il aurait adoré.


[3] Le Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD), parti social-démocrate allemand, été créé par un congrès réuni dans la ville de Gotha en 1875. Les leaders du futur parti ont soumis à Karl Marx le projet de programme qui allait être débattu par le congrès constitutif du SPD pour connaître son avis. Karl Marx n'a pas rédigé une œuvre spécifique, il a seulement commenté en marge les différentes dispositions du projet de programme de Gotha. C'est une démolition en règle de ce programme plus inspiré par les théories de Ferdinand Lassalle que par celles de Marx.

Après avoir rejeté l'idée selon laquelle « le produit du travail appartient intégralement, selon un droit égal, à tous les membres de la société », Marx écrit :

  • « …
  • “ … le produit du travail est la « totalité des objets produits par la société” [extrait du programme de Gotha]
  • De cela, il faut retirer :
  • Premièrement : une provision pour le remplacement des moyens de production usagés ;
  • Deuxièmement : une partie supplémentaire pour élargir la production ;
  • Troisièmement : un fonds de réserve ou d'assurance contre les accidents, les dues à des phénomènes naturels, etc. ;
  • Reste l'autre partie du produit total, destinée à servir la consommation. Avant de procéder à son partage entre les individus, il y a encore à retrancher :
  • Premièrement : Les frais généraux d'administration qui n'appartiennent pas directement à la production … ;
  • Deuxièmement : ce qui est destiné à satisfaire les besoins de la collectivité, tels que : écoles, services de santé, etc. … ;
  • Troisièmement : un fonds pour ceux qui sont incapables de travailler, etc. ;
  • … »

Karl Marx, Critique du programme de Gotha, 1875,
Le Livre de Poche, traduction Corinne Lyotard, préface, François Châtelet, pages 78-80, Dépôt Légal 1973

Il y a, bien sûr, un préalable à cette politique économique ainsi décrite : c'est qu'un ensemble de changements touchant au cœur du système politique de ces sociétés supprime la domination que les classes privilégiées exercent sur la vie sociale, économique, culturelle et politique grâce à l'appropriation privée exclusive tant des ressources naturelles que du capital accumulé par la voie de prélèvements sur la valeur des richesses créées par le travail. Contrairement à ce qu'affirment toutes les couches bourgeoises, il n'y a pas de droit naturel sur les richesses de la nature, il n'y a pas de droit naturel à exercer un pouvoir patronal au nom de la propriété. C'est la raison pour laquelle la CGT a inscrit dans le préambule de ses statuts : « C'est pourquoi elle [la CGT] agit pour une société démocratique libérée de l'exploitation capitaliste et des autres formes de domination, les discriminations de toutes sortes, la xénophobie et toutes les exclusions ».